La chute des mâles

(Interprétation de l'ange à la croix d'Ercole Ferrata, pont Saint-Ange à Rome - 2OOO).

 

I 

 

 

 

Près de mon village, un étang. Les anciennes le décrivaient aux adolescentes en des termes redoutables. Il ne fallait y aller sous aucun prétexte. Si quelqu’un s’avisait de demander pourquoi, les vieilles répondaient qu’elles n’en savaient rien ; baissaient la tête et occupaient leurs mains. Les plus bavardes mâchonnaient des noms incompréhensibles en crachant. 

Certains affirmèrent que ma mère n’avait qu’à être moins belle. D’autres incriminèrent ce goût malsain de l’isolement. Personne ne comprit que c’était sa voix qui l’avait perdue.

Pendant ses bains, elle chantait.

 

*

 

Mon père avait l’ouïe fine et quand il chassait dans les petites perceptions sa patience était immense. Un soir d’été, il entendit cette vierge exceptionnelle. De fil en aiguille, il épingla l’île en forme de triangle. Il dénicha l’étang.

Mon père ?

Un dieu.

 

*

 

Il se fit discret.

Pour lui faire comprendre qu’il n’était pas le chef du panthéon, le choix des êtres grâce auxquels il pouvait se présenter aux mortels avait été réduit. À lui les calamars, les poissons, les fleurs mortuaires, les pieuvres, les grands vers, les tritons, les lierres, les lianes molles, le règne des créatures humides, les gorges des cygnes, les pluies, le vent. Impossible d’endosser la musculature d’un homme.

 

*

 

Longtemps, c’est-à-dire quelques secondes pour les hommes, il rêva des détails. Non seulement ceux dont il aurait aimé être paré, mais aussi ceux qu’il imaginait sur ma mère, là-bas, encore innocente.

  « Ses cheveux se sont-ils tordus au-dessus des galets ? Les pointes de ses seins ont-elles durci sous l’eau froide ? Verts ses yeux ? Mais de quel vert ? À l’abri des regards ? Plus belle que celles que j’ai déjà possédées ? Va-t-elle retourner dans l’étang ? »

Tout divin qu’il était, il piaffait d’impatience. Le crépuscule revint. Il se lança enfin et prit la forme d’un minuscule vairon. Son ventre d’argent frôla le genou. Il se fit attraper par un regard. C’était donc ce vert-là ! Un cri ricocha sur les écailles. La jeune main avait voulu le saisir, mais l’aurait-elle mieux attrapé qu’il ne l’était déjà ?

Mon père quitta vite le corps du petit poisson.

Mordu.

 

*

 

Sous quelle forme retourner vers elle ? Les réponses du dieu furent si nombreuses qu’aucun homme ne sera jamais en mesure de les penser. Il refusait de s’avouer sa vraie douleur : aucun ne possédait de visage.

La dernière hypothèse qu’il rejeta dans un cri de rage fut un immense lys rempli de pollen. Désormais, seul le vide convenait pour se lancer à nouveau vers elle. Vers elle, mille fois pensé et mille fois tu devant les autres dieux.

— De quelle mortelle t’es-tu encore entiché ? lui aurait pourtant demandé celui auquel la foudre était soumise.

— Si tu avais l’ouïe aussi fine qu’on le prétend, tu ne me poserais pas la question, aurait-il répondu.

 

*

 

Pour y retourner, il choisit d’être l’étang lui-même, mais l’effroi le gagna. Il renonça. Il ne voulait toujours pas la pénétrer sans qu’un visage ne se presse contre elle. Sans ressentir son souffle. En désespoir de cause, il remonta la chaîne des formes qui s’était interrompue en un lys. L’amour aiguise l’impatience… l’impatience l’amourle premier maillon était un serpent… lequel ? N’importe. Vite. Toi ! Ici !

Un grand reptile se déroula le long des cuisses immobiles. Il s’appuya sur une hanche, s’enroula autour du buste, passa entre les seins, posa sa grande tête triangulaire sur la bouche pétrifiée, plongea ses yeux dans les yeux humains grands ouverts, enfila sa langue brillante dans la bouche femelle pour y répandre la semence, disparu.

Quand des hommes la trouvèrent là, nue, interdite, le soir tombait. Comment résister à l’envie de la violer ?

Voilà pour mes deux origines.

 

 

 

II

 

 

 

 

 

 

 

 

L’hypocrisie s’exprima en ces termes : « Folle, chaque fille peut le devenir. Surtout celles dont la beauté aime les secrets. Quel besoin avait-elle eu d’aller se baigner dans cet étang maudit ? Nue en plus ! Heureusement que les hommes l’avaient retrouvée. On l’avait prévenue. Si ça n’avait pas été cette fois, ç’aurait été une autre. Déranger les chefs de la communauté pour ça ! »

Maman a donc été folle. Le village lui coula ce mot par-dessus. Quelques semaines de cris et de reproches, un ou deux sourires en coin, entre mâles, puis plus rien : une folle, ça pouvait encore remuer la terre à condition qu’on lui accorde la trêve des fêtes dédiées au dieu ivre. On devait bien ça au raisin. Elle se saoulerait comme les autres. Elle aurait sa part de désordre. Certains cherchaient déjà l’endroit où la culbuter en vitesse. Après tout… puisque le mal était fait.

Quand la fin des vendanges arriva, les quatre hommes de l’étang avaient déjà préparé leur coup. Répartition de la jouissance. Honneur aux plus âgés.

Le cadet, vingt ans, éjacula en dernier, fou de désir, pendant que les autres se moquaient de lui. Pourtant, quelques minutes plus tôt, ils ne savaient pas ce qui les avait excités le plus, ce beau membre tout raide ou cette dingue qui boudait son plaisir.

Ma mère se redressa. La Voix sortit d’elle :

Vous m’avez pénétrée dans l’étang. Vous avez enfoncé vos têtes violettes dans mon ventre. Vous avez lancé votre jus. Vous m’avez ramenée au village en me faisant passer pour folle. Vous prétendrez un jour que j’ai été l’élue d’un dieu. Celui des eaux. Car vous êtes passés juste après lui.

 

Après les gros rires, le doute : et s’ils avaient vraiment violé l’élue d’un dieu ? Si dans le ventre de cette femme, il y avait quelque chose qu’ils n’auraient pas dû toucher ? Des larmes roulèrent sur les joues du cadet, me dit maman beaucoup plus tard. Les autres n’avaient pas encore réalisé ce qui leur pendait au nez : la voix venait de les rendre impuissants.

 

*

 

Les fêtes se terminèrent. Les vins régurgités furent lavés à grandes eaux. Pendant une semaine, chaque soir, les reproches fusèrent. Cris d’hommes ou cris de femmes. Paires de gifles. Braillements d’enfants. Cris pissés par des martinets gavés de papillons. Réconciliations. Projets d’agrandissements de maisons. Projets de défrichages. Projets de commerce. Projets de naissances. L’orgie fut oubliée jusqu’à l’année prochaine. Avec tout ce qu’on avait fait pour le Grand Androgyne cette année, les récoltes allaient être bonnes. C’était ce qui comptait. Tant pis pour les adultères, les fièvres et les débordements.

 

*

 

Un matin, une partie de la communauté se retrouva autour de la maison où maman perdait les eaux. On l’avait oubliée celle-là. Deux sages femmes se débattaient dans le moment le plus difficile de leur vie. Une chose atroce tentait de s’expulser de la matrice.

Mon corps sortit, mais la tête ne passait pas.

Finalement elle passa.

Il ne s’agissait pas d’une tête.

 

*

 

Les chefs se réunirent. Fallait-il voir dans cette naissance un signe des dieux ou une extravagance supplémentaire de la nature ? Le plus vieux choisit la seconde hypothèse. Le plus jeune la première. L’un ne possédant  pas le pouvoir de l’autre, l’édenté gagna : la  folle et sa créature devaient quitter la communauté au plus vite. La cabane au milieu de la forêt fut choisie. Passage obligé pour tout envahisseur qui voulait rester couvert. Qui ne reculerait pas en voyant ça ? Qui aurait l’audace de franchir cette borne vivante ? Quel meilleur bouclier au cas où le commerce ne suffirait plus à équilibrer les esprits ?

D’une pierre deux coups : je n’offenserais pas les regards de la communauté et je servirais de repoussoir.

 

*

 

Trois jours plus tard, maman fut emmenée là-bas par les sages-femmes. Durant la marche, ces dernières détournèrent la tête. Lorsqu’elles nous laissèrent devant la cabane, le souffle des arbres avait pris de la hauteur avec le silence de la plaine. Maman pleura. En dernier coup porté à sa chair, un doute : depuis ma première inspiration, aucun son n’était sorti de ma gorge. Elle devina que je resterais muette.

Un oiseau chanta.

Il faut nourrir la petite.

Je pris le sein.

 

*

 

Peu de mois après notre exil la communauté se divisa. J’étais fille d’un dieu. J' étais fille de rien. Ça occupait. Ça donnait l’occasion de réviser ce qu’on savait de l’Olympe. Certaines soirées étaient plus longues que d’autres.

 

*

 

Maman me dit que pendant une année, personne ne s’était fait voir près de la cabane. Les froissements des feuilles, les cris d’alarme et les silences brusques des oiseaux indiquaient pourtant que quelqu’un nous surveillait. Ma connaissance de la nature était aussi développée que cette mémoire sans faille reçue par chaque monstre à sa naissance.

 

*

 

Un matin, posées sur des feuilles d’eucalyptus, des grenades pour accueillir notre réveil. La nuit suivante, maman rêva qu’un lézard lui avait chuchoté des mots oubliés sitôt compris. De quel côté était le lézard ? Le feu ou l’eau ? L’eau ou la terre ? L’animal ou le divin ?

Un peu plus tard vint mon premier jouet : un bâton de cèdre sculpté reliant des fils de chanvre tressés. Au bout de ces fils pendaient des billes. Souvent, j’ai tenté de faire éclater des cailloux avec ce hochet, mais seules les billes se brisaient sous les chocs. La beauté était fragile. J’avais donc des chances d’être solide. Mes doigts se promenèrent sur le tranchant des agates.

 

*

 

Deux draps de lin. Un pour elle. Un pour moi.

Elle y détecta la volonté d’un homme.

Un corail retenu par une chaînette.

Je rêvai un dieu derrière ce colifichet : aucun bras n’avait laissé l’odeur d’une main d’homme derrière lui.

Elle prit la nourriture qu’on lui donnait.

Elle prit les jouets.

Elle prit les bijoux.

 

*

 

L’homme et le dieu continuèrent ce jeu. Je devins de plus en plus atroce, maman ne s’en aperçut pas. Je devins de plus en plus belle, maman le vit en passant sa main sur mes hanches. Mon corps était parfait.

Quelle merveille tu seras, me disait-elle souvent, une main contre mon cœur. Je tendais alors mes bras. Mes joues se frottaient contre les siennes. Mes cheveux se tordaient. Elle posait sur mon front un baiser qui faisait encore plus béer mes yeux. En ces instants, je devais être effroyable.

 

*

 

Un matin d’hiver, alors que la forêt dormait, maman trouva devant la porte, sur les cendres du feu, une chose innommable.

En voici le mot : miroir.

Elle posa ses mains sur sa bouche ; me regarda puis la cacha sous son vêtement pour courir la placer dans la forêt. En revenant, elle s'assit par terre en pleurant. Cette chose ne vient pas de celui qui nous fait vivre depuis sept ans.

Celui : enfin ils n’étaient plus deux.

 

*

 

Trois nouvelles saisons passèrent ainsi, très vite. Maman ne semblait pas malheureuse. Moi j’étais comme tous les enfants qui n’ont pas de destin à comparer au leur.

Un jour, j’ai découvert la cachette de miroir.

Deux secrets allaient m’être révélés.

 

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